LE CANAL s'impose   

 

 

La Loire est tout sauf un long fleuve tranquille.

Y naviguer n’était pas une sinécure, étiage, crues, embâcle, débâcle, obstacles variés et mobiles, opposition d'un courant puissant à la remonte.

 

Le canal apparaissait comme paisible, fiable, hors période de chômage, une longue baignoire entre 2 écluses.

En France et dans sa région centrale en particulier, on disposait d’une certaine expérience en la matière. Le canal de Briare date de 1642 et a montré qu’un parcours empruntant de ci, de là le lit d’une rivière, était source de déconvenues.

 

A l’aube de la révolution industrielle, face à la pression des chefs d'entreprise, des hommes d’affaires, des banquiers, le gouvernement, favorable, décida de l’établissement d’un canal latéral à la Loire, en site propre, entre les bassins du Rhône (via la Saône), de la Seine (via le Loing).

 

L'idée initiale, l'avant projet, reviennent à Emiland-Marie GAUTHEY dés 1776! Le projet général est arrêté en 1806, aucun commencement d'exécution n'a lieu, si ce n'est de recueillir des éléments pour préparer les marchés, les adjudications.

Il fallait en particulier choisir la rive sur laquelle le canal serait ouvert.

 

A droite, cela revenait à bousculer les zones urbaines et industrielles, établies, peuplées, de Nevers, Fourchambault, La Charité, Cosne... et à s'engager dans la construction de  multiples ouvrages d'art destinés au franchissement de petites vallées et de ruisseaux. Les assemblées locales, n'étaient guères enthousiastes.

A gauche, rien de tel, mais jeter un pont-canal au Guétin et traverser la Loire à Briare, étaient 2 défits à relever, cela a pu titiller l'égo de quelques architectes influents...

 

Finalement, on opta pour la rive gauche. Dés lors des travaux de prospection eurent lieu, en particulier pour connaître les ressources locales en roches de façon à alimenter le chantier en pierres de taille et en chaux.

 

Louis BECQUEY, directeur des Ponts Chaussées et des Mines, aujourd’hui on dirait Ministre des transports, fit promulguer des lois qui portent son nom, en 1821 et 1822. L’objectif en est de créer de nouvelles voies navigables, de rénover les anciennes en respectant un gabarit unique. L’Etat est le maître d’œuvre, le financement partiellement privé, l’investissement remboursé en attribuant des concessions, comme  aujourd'hui pour nos autoroutes.

 

 

 

C 'est la Compagnie des Quatre Canaux ( canaux de Bretagne, canal du Nivernais, canal du Berry, canal Latéral ) qui assurera la construction, l'entretien, l'exploitation, jusqu'en 1853, quand elle fut rachetée par l'état.

 

Dès 1826, des contacts sont établis par les constructeurs auprès de la mairie. Il s’agit de décider de l’emprise, environ 50 m de largeur, en s’appuyant sur la terrasse haute, pour limiter les terrassements et placer l’ouvrage hors zone inondable.

 

Arrivent les classiques opérations d’arpentage, les géomètres sont à l’œuvre et piétinent les cultures. Viennent les propositions d’achat des terrains concernés, interminables discussions, avec la menace de l’expropriation en dernier recours.

 

Fin 1835, de l'amont vers l'aval, les travaux commencent en plusieurs points. Des centaines de terrassiers sont à l’œuvre, des brassiers sans qualifications liées à ce travail, des hommes qui par leur force physique creusent, chargent, transportent, tassent, pilonnent la terre. Pioches, pelles, brouettes, tombereaux sont à la manœuvre pour élever les 2 digues qui encadreront le futur Canal.

En plus d’une main d’œuvre locale, beaucoup viennent de loin, du Massif Central en particulier ; où ces déracinés trouvaient-ils le gîte et le couvert ? Comment ont-ils été accueillis par les bellevillois ?

 

Les seuls employés qualifiés, hors la maîtrise, sont les tailleurs de pierre et les maçons, actifs sur les aqueducs, ponts, écluses. Les pierres sont extraites dans les carrières de Beaulieu.

Là, affleure un banc de calcaire dit de Château-Landon. Cette cité de Seine et Marne, limitrophe du Loiret fournissait des pierres appréciées dans la construction, par exemple celle de la Basilique du Sacré Cœur à Paris ; elle a donné son nom à un type de roche, et aussi à une station de métro!

 

Pas de retraite, pas d’indemnités en cas d’accident, pas de repos le dimanche, pas de limitation de la durée de la journée de travail ni pour la diminuer, avec perte de salaire, ni pour l’allonger. Les premières lois de protection sociale ne seront votées que plus tardivement, 1864 droit de coalition et de grève,1884 journée de travail limitée à 12 heures, 1898.... Des conflits sociaux éclatent alors que la grève est interdite…!

 

 

En août 1838, inauguration, une péniche chargée d’officiels relie St Satur à Briare. 

 

Entre Digoin et Briare, la ligne d'eau mesure 209 km, dont 70 dans le département du Cher, grâce à 40 écluses elle franchit une dénivellée de 98 m. L'eau provient de la Loire par le canal de Roanne, et de l'Allier par la prise d'eau des Lorrains.    

 

Le tirant d'eau est alors de 1,60m. Concernant sa longueur, les ingénieurs citent plusieurs chiffres, selon qu'ils prennent en compte ou non des embranchements, et l'actuel pont canal de Briare.

 

En 1879, presque 60 ans après les lois Becquey, le Ministre des Transports Charles de FREYCINET contribue à la modernisation des voies navigables en imposant de nouvelles normes. Pour notre Canal, classé au nombre des lignes pricipales, cela signifie accueillir les plus grandes péniches de l’époque, d’une capacité de 300 tonnes, devenues aujourd’hui les plus petites en Europe.

 

L'objectif était de remplacer les petites péniches dites “Berrichon”, aussi dénommées Moluçon ou Dunois, selon l'implantation de leur chantier naval d'origine, Montluçon ou Dun sur Auron. Construites le plus souvent en bois, de 24 à 27m X 2,30 à 2,60m, d'une capacité ordinaire de 60T, elles étaient munies non pas d'un gouvernail médian comme nous le connaissons aujourd'hui, mais de 2 raquettes,, sortes de gouvernails latéraux, et toujours hâlées. Elles ne disparurent que trés lentement.

 

La longueur totale du canal a été divisée en lots, le 8è et le 9è concernent la traversée du département du Cher.

La voie d’eau devait être approfondie à 2m, ce qui signifie un volume d'eau disponible plus important.

 

Mais si on creusait, on rencontrait le sommet de la voûte des aqueducs passant sous le canal, et on détruisait la couche d’argile, de sédiments assurant l’étanchéité.

Donc on a préféré rehausser de 50 cm les berges des biefs. Cela pouvait être réalisé le canal  plein ou en chômage.

C’est là l’origine des excavations visibles sur la pointe, entre les rues de Beaumont et de Sancerre, et aussi du bassin carré, désigné sous le nom d'abreuvoir sur une carte postale ancienne. A l'extrémité de la rue Prévert, il a longtemps servi de dépotoir, un terrain d'aventures, une caverne d'Ali Baba pour les enfants, avant d'être requalifié en jardin public et d'être re-re transformé, pour honorer le Général de Gaulle !!!

 

Mais en élevant le niveau de l’eau, les bateaux vides ne pouvaient plus passer sous les ponts. Donc on les a relevés à 3,70 m de la surface. Les chemins d’accès ont été réaménagés en conséquence, la banquette de halage située dessous, réhaussée.Il s'agissait d'un plancher destiné au passage des chevaux, sans être obligé de décrocher le cable de traction, la bricole.

 

L’écluse a également été modifiée tout en conservant ses 5,20 m de largeur. Une fois les pierres de couronnement du sas démontées, les 2 murs latéraux, dits du bajoyer (de bajoue) ont été réhaussés puis recouronnés.

 

 

Sa longueur est passée de 30,40 m à 38,50 m. Pour réduire le terrassement, et bien “asseoir” les fondations, l’allongement s’est fait à l’extrémité amont. En même temps de nouvelles vannes de remplissage ont été installées.

 

Tous les travaux de maçonnerie ont été réalisés alors que les biefs étaient vides, le canal en chômage !

Pendant ce temps, en aval de Beaulieu un nouveau bief a été entièrement creusé pour accéder au pont canal de Briare, daté de 1896. Cet ouvrage, a évité aux péniches de traverser la Loire entre 2 digues submersibles.

 

La rénovation commencée en 1891 est terminée en 1897. Dans un rapport, l’ingénieur en chef Mazoyer écrit que la ligne de navigation de Paris à Lyon , au gabarit Freycinet serait ouverte pour l’année 1898.

 

La carte postale incluse, (bientôt en annexe) oblitérée en 1907,est intéressante à plusieurs titres.Tout d'abord, elle illustre nos propos concernant les péniches de type “Berrichon”.

Ensuite elle révèle, par le talent d'un architecte, la théâtralisation d'un trés modeste édifice public, la maison éclusière d'une surface initiale équivalente à celle des logements des ouvriers de l'époque.

La cheminée centrale assurant mieux le chauffage qu'une cheminée d'extrémité, haute, elle balise l'endroit, et crée un beau contraste avec les lignes horizontales proches, l'eau, la route, la vallée.

Les angles des murs soulignés par des pierres taillées dans le grés brun ( grains agglutinés par un oxyde de fer, extrait dans la colline de Thou ou à Santranges), ne sont pas ceux d' une banale habitation.

 

La partie officielle, publique, disons l'accueil, n'est pas dans le contre-bas, il n'est accessible qu'en franchissant quelques marches, on monte chez l'éclusier ! Enfin, les activités d'éclusage sont visibles depuis le symbolique oeil de boeuf de l'étage, pas depuis une  lucarne ordinaire.

Bien sûr, un affichage extérieur, renseigne à propos du numéro du lieu, des distances séparant les écluses d'amont et d'aval, des derniers avis officiels, et une bouée, isolée, est mise en valeur à droite de la porte.

Depuis cette époque, la partie logement a été étendue, paraléllement au canal.

 

Le trafic sur le canal intense dans un premier temps,( 6 265 bateaux en 1861, 18 086 en 1909) a régressé à partir des années 1920 et à nouveau après 1950 du fait de la concurrence du rail, qui lui aussi bénéficiait de faible relief de la vallée, puis de la route.

 

 

 

Il concernait les produits pondéreux (sable, sablon, calcaire, charbon, blé…) pulvérulents (ciment), liquides (dérivés du pétrole, essence entreposée à Léré, vin…).

 

Parfois des « cargaisons » inattendues l’empruntaient, une péniche bazar offrant un grand choix de vaisselle ( de Digoin, Noirlac, Vierzon, Mehun-sur- Yevre...), un théâtre music- hall ambulant et même un bateau chapelle abritant des prêcheurs.

 

Un transport particulier eut lieu entre le 8 octobre 1848 et le 18 mars 1849. Par les voies navigables, depuis le quai de Bercy à Paris, 17 convois de 6 ou 7 chalands, conduisaient des colons volontaires vers Marseille à destination de l'Algérie. Peut être étaient ils enivrés par la propagande officielle soucieuse de peupler ce nouveau territoire. Qu'importe, 90 personnes par chaland, multiplié par 7 bateaux, multiplié par 17 convois, ce sont 10 710 passagers qui ont traversé le village dans la promiscuité, et un confort spartiate !

 

Ils ne faut pas les confondre avec les victimes de la transportation, les prisonniers politiques condamnés par les tribuneaux aprés la révolution de 1948.

 

Avant l’apparition des péniches automotrices, évoquées dés 1858, les bateaux étaient tirés depuis le chemin de halage, par des hommes (14 à 18 km /jour), des ânes, mulets, chevaux de petite taille pour accéder à l‘écurie installée dans la calle ( 30 km/jour), de très rares tracteurs sont à la peine; un entrepreneur avait proposé d'installer des locomotives !

Les berges étaient plantées de peupliers assurant à certains moments de la journée l'ombrage des hâleurs mais aussi celle des cultures avoisinantes, une source de récriminations.

Lorsque les arbres étaient matures, ils étaient vendus, abattus,évacués, mais leurs racines, pour la plupart, périssaient, et à terme créaient des renards, des passages pour l'eau, des fuites.

 

Les mariniers accostaient dans le bourg pour le ravitaillement des gens et des bêtes (foin, avoine, paille).

En hiver, à cause de l’embâcle, leur séjour pouvait durer plusieurs semaines. Un temps des bateaux brise-glace furent employés.

 

Y a-t-il eu des mariages entre terriens et gens de l’eau ? Un enfant tombé d’un bateau s’est noyé, sa tombe agrémentée d’un petit vélo était à droite juste derrière la porte du cimetière, avant son extension, sa rénovation. Finalement, tous ces mariniers, visiteurs éphémères, n'entrent dans les registres d'état civil qu'aux extrémités de la vie, déclarations de naissance où de décés.

Un enfant noyé, et en 1893,un entrepreneur et son chef de chantier ont déclaré la mort de Claude Carton, terrassier, âgé de 45 ans, demeurant à Cosne...

 

L'entretien du canal, les salaires ont un côut, qu'il fallait équilibrer par des recettes. Les produits du canal étaient, les droits de navigation, l'affermage de la pêche, la vente des arbres et de l'herbe des francs-bords, les redevances des prises d'eau à destination de l'irrigation ou de l'industrie, recueillis par l'administration des domaines, pour le compte de l'état.

 

Quotidiennement, en toutes saisons, le canal était aussi un lieu de rencontres obligées entre lavandières.

A la différence des mares, l’eau y est claire, abondante, doucement circulante grâce aux éclusées et agitée par le passage des péniches, sans cannetis (lentilles d‘eau).

Là, au bourg et aussi route de Sancerre, les maçons avaient aménagé une encoche dans la rive, scellé une planche de bois blanc, pas de chêne ou de châtaignier dont le tanin tache le linge. Dans les alvéoles, les femmes débarrassaient la brouette de la lessiveuse et du cabasson. Celui-ci, une sorte de caisse au rebord incliné pour repousser les éclaboussures, garni au fond de foin ou de paille rendait l’agenouillement moins pénible. Brosse, battoir, savon de Marseille, poudre de lessive à la mode, pour réduire les taches récalcitrantes, boules de “bleu” pour aviver les couleurs, intervenaient.

Là, « radio cabasson » émettait, grands bonheurs, petites peines ou l’inverse, le quotidien de chacune et des voisins exprimé, complicité, sympathie ou agressivité contrôlée…Puissant lien social que cette laverie rustique, non automatique, non individuelle.

 

Pour les bellevillois, le canal, après avoir été synonyme d’animation pendant la construction, est devenu un modeste débouché pour des produits agricoles locaux, par l’intermédiaire du café situé près du pont du bourg en particulier ou du commerce de madame Padeloup situé en contre-bas du canal.

 

Parfois, en échange d’une bouteille de vin, un bellevillois recevait une pelletée de sablon prélevée sur la cargaison, pour récurer la vaisselle, parfois une « pierre » de coaltar.

Les fossés du canal permettaient d’abreuver les bêtes, dans les aqueducs croissait le cresson.Ces passages pour l’eau des coteaux vers le val auraient, lors de l’une des grandes crues du 19ème, (1848-58-68) laissé passer l’eau de Loire qui en remontant aurait menacé le village.

 

La présence du canal avait induit quelques emplois. En tête l’éclusier, chef d’orchestre, régulateur du passage des bateaux. L’un d’entre eux, Bernard ne savait pas nager, il a péri entre les 2 portes.

Le cantonnier du canal, un sacré faucheur, couchait l’herbe des berges, des fossés puis allumait de véritables feux de brousse.

 

 

Les vipères véritables ou couleuvres vipérines des Grands Champs ne peuvent s’en souvenir, elles ont été rôties, saisies sur le dos, tripailles en expansion visitées par les mouches bleues.

 

Le garde pêche, peut-être non spécifiquement attaché au canal, avait tout pour déplaire, un physique dont il n’était guère responsable et surtout une lueur perverse dans le regard quand il retroussait le pan de sa veste pour exhiber sa plaque de cuivre et exiger la présentation du permis. Pas de chance pour lui, ma carte sentait encore l’imprimerie.

A la différence de l'amont du canal, autour de Germigny, il n'y pas eu de développement industriel. A Belleville, on regardait passer les bateaux...

 

Enfin c’était un lieu de loisirs, de détente, promenade, baignade. Un plongeoir était présent avant que la « polio. » ne sévisse trop. La pratique de la pêche attirait beaucoup de monde et au XIX°,son produit  était officiellement reconnu comme participant à l'alimentation. Est-ce pour cela qu'en 1881, on a procédé à un alevinage, un lâcher de 40 000 petites anguilles ? Les inscriptions au concours de pêche étaient fort nombreuses, moment de convivialité lors de la fête patronale de la Madeleine avant le feu d’artifice de la soirée tiré sur le pont du bourg.

Une anecdote a longtemps circulé, un participant avait sorti une belle anguille, 1er prix assuré, mais un plaisantin lui a conseillé de la laver avant de la présenter à la pesée, il le fit et ne la revit jamais !

Encore une référence cinématographique ; découvrez la séquence du concours de pêche, quand de Funes incarne un braconnier dans le film « ni vu ni connu », l'atmosphère est parfaitement restituée.

Les gardons mordaient au pain, au blé cuit avec du fenouil, voire arrosé de pastis, aux graines de chanvre, le chenevis, que désormais il fallait acheter.

Les poissons chats gourmands de viandaille répondaient aux vers de terre, escargots. Parfois une perche arc-en-ciel , élégante, un vrai sac d’arêtes  devenait captive, elle ne régalait que les chats harets.

 

Aujourd’hui les péniches sont rares, par contre, la navigation de plaisance est en expansion. [ Avis de Recherche] combien de bateaux ces dernières années.... ?

 

Il faut saluer les aménagements rivulaires, la création  paysagère d'accompagement du

canal, d'un bourrelet cicatriciel du XIX°, familier, on a fait un jardin. Celui-ci, parvient à concilier les vitesses de déplacement, des bateaux, des piètons, et incite les automobilistes à ralentir pour apprécier, tout en marquant les limites territoriales de la commune. Un bémol cependant, les ponceaux, aqueducs et lavoirs maçonnés sont trop fortement gommés.